Le 1er avril, Jack Dorsey, fondateur de Twitter et CEO de Block, a publié un manifeste. Ce n'était, malheureusement, pas une blague. Du tout.
Dans un texte co-signé avec Roelof Botha, conseiller de Sequoia Capital, et intitulé « From Hierarchy to Intelligence », Jack déclare que deux mille ans de structures organisationnelles (l'armée romaine, la bureaucratie prussienne, la couche managériale de l'entreprise moderne) sont désormais obsolètes. La remplaçante ? Une entreprise « construite comme une intelligence ». Un mini-AGI, selon leurs termes.
Trois jours plus tôt, Super Jack avait licencié 4000 personnes. 40% des employés de Block.
Il faut être précis sur ce qu'il dit réellement. Il ne dit pas que l'IA aidera les 6000 employés rescapés à travailler mieux. Il ne décrit pas non plus un objectif de productivité outillée. Non, non : il décrit une entreprise dans laquelle la couche décisionnelle n'est plus humaine ; où la couche du milieu (le middle management, les managers qui « acheminaient l'information, précalculaient les décisions, maintenaient l'alignement ») a été supprimé ; où les humains sont repositionnés à la « périphérie », à l’endroit où ils gèrent ce que la machine ne perçoit pas encore : le contexte culturel, la confiance, l'intuition, et la « sensation dans la pièce » (the feeling in the room).
Ce sont devenus des capteurs.
Pour comprendre ce que Jack démantèle, il faut comprendre ce qu'était réellement, jusqu’ici, un manager. C’était, au meilleur de lui-même, un nœud de décision humain : quelqu'un qui tenait le contexte, absorbait l'ambiguïté, exerçait un jugement dans l'incertitude, et portait la responsabilité du résultat. Il était, au sens précis qui m'intéresse, l'auteur de ses décisions. Pas juste un coordinateur de tâches, pas une couche bureaucratique. Un acteur de son travail.
L'analyse de Jack est lucide, car les organisations hiérarchiques ont été construites pour une époque où l'information circulait lentement. Les managers existaient pour la compresser et la transmettre. « La plupart des entreprises qui utilisent l'IA aujourd'hui donnent à chacun un copilote, ce qui fait fonctionner légèrement mieux la structure existante sans la changer. »
Super Jack veut autre chose : il veut que l'entreprise elle-même devienne la couche décisionnelle, un « modèle du monde » constamment mis à jour, alimenté par les signaux clients, les données financières et la réalité opérationnelle, capable de générer son propre carnet de commandes sans hypothèse humaine.
Il écrit : « La feuille de route traditionnelle, où les chefs de produit imaginent ce qu'il faut construire ensuite, est le facteur limitant ultime de toute entreprise. »
Relisons cette phrase lentement. L'acte humain d'hypothèse (imaginer des futurs possibles, générer des options, parier sur une direction) est reformulé comme une limitation. L'entreprise qui pense par elle-même est, implicitement, supérieure à celle qui pense à travers des personnes. C'est le Système 0 à l'échelle institutionnelle. Ce n’est même plus un copilote assis à côté de l'humain, c’est carrément l'intelligence en-dessous de l'organisation, générant les décisions avant que l'humain s'en saisisse.
La vision de Jack illustre un rapport de Deloitte publié la même semaine et qui est structurellement cohérent avec sa logique. Dans les entreprises américaines, 93 % des budgets d'adoption de l'IA sont dépensés sur la technologie. 7% pour les humains qui restent.
Sept pour cent.
On ne peut même pas considérer ce chiffre comme un échec de planification. C'est une déclaration de priorité assumée. La machine reçoit l'investissement ; l'humain la marge. C’est le trou de beignet de Wharton : la direction générale investit, les jeunes collaborateurs s'adaptent. Les middle managers, ceux qui traduisent la stratégie en décision, sont sacrifiés. Dans le modèle de Jack, le problème est devenu la destination. Evacuons le milieu, conservons l’intelligence (en haut) et les capteurs (en bas).
Étienne de La Boétie a écrit son Discours de la servitude volontaire au XVIe siècle, en se demandant : pourquoi les peuples obéissent-ils ? Pas par contrainte, mais par choix, parce qu’ils ont décidé, librement, que le pouvoir du souverain est plus efficace, plus fiable, plus digne de confiance que leur propre jugement. Jack applique ce principe de servitude volontaire à l'échelle de l’entreprise : les 6000 employés rescapés de Block accepteront ce monde dans lequel l'intelligence de l'entreprise génère leurs priorités, car l’alternative (être le goulot d'étranglement dans un système qui tourne à la vitesse de l'IA) est pire.
Le caractère volontaire de cette délégation est ce qui la rend philosophiquement fascinante. Super Jack n’a nulle intention tyrannique, il n’impose pas un ordre nouveau. Il entend construire quelque chose que les gens préféreront d’eux-mêmes ; des décisions plus rapides, moins de friction, moins de politique dans la feuille de route.
De la haut, La Boétie reconnaît la manœuvre et, d’un léger signe de crâne, salue l’audace.
Attardons-nous un instant sur les 6000 personnes qui restent chez Block après les licenciements. Jack leur annonce, sans sourciller, qu'elles sont désormais à la périphérie de l’entreprise, où elles géreront ce que l’algorithme ne peut pas : le contexte culturel, la confiance, l'intuition, la sensation dans la pièce. Il présente cela non comme un appauvrissement, mais comme une libération.
Or, si la décision est générée par le modèle, et si le rôle de l'humain est de percevoir ce que le modèle a manqué, qui est l'auteur de la décision finale ? Pas l'humain, et pas tout à fait la machine. Peut-être personne, en vérité. Voici le vide de responsabilité dans sa forme la plus pure. L'organisation décide, à travers son intelligence artificielle. L'humain valide, depuis la périphérie. Lorsque les choses finiront par mal tourner (et ça finit toujours par mal tourner), on constatera que la mauvaise décision aura été prise par un world model qui n'a pas de visage, pas de responsabilité légale, pas de conscience.
C’est le Procès de Kafka, en vrai. Un système où la justice est administrée mais jamais incarnée. Jack fait de Block un Kafka corporate, une organisation où la stratégie est générée mais jamais décidée. Le résultat est produit, mais sa signature est absente.
J’ai cité cette formule de Jack a plusieurs reprise déjà. The feeling in the room. C'est tout ce qui reste, le résidu de l'autorité humaine, que la machine ne remplacera pas. La substance qui, précisément, ne peut être tenu pour responsable, on n’indique pas le feeling in the room dans un rapport de conseil d’administration, ni dans un bilan comptable. On ne peut pas assigner le feeling in the room en justice. On ne peut pas lui donner la parole aux assemblées générales d'actionnaires.
La chose la plus humaine qui reste dans l'entreprise est aussi sa partie la plus éthérée, celle qui ne laisse pas de trace. L'Homo Delegatus ne disparaît pas totalement de l'entreprise, on l’a relocalisé à sa périphérie, on l’a confié à son intuition, et on l’invite à valider un scénario produit ailleurs.
Le 1er avril, Jack a annoncé la prochaine forme du travail : l'humain comme capteur à la marge d'une intelligence qui désormais décide sans lui. Et ce n’est pas une blague.
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