Kessel

Le syndrome de la grenade (Pluribus S01E03)

Pluribus ou la délégation totale : quand un esprit‑ruche bienveillant anticipe nos désirs, dissout nos voix singulières et supprime jusqu’au refus, transformant le jugement moral en simple variable d’ajustement technique.

Homo Delegatus
2 min ⋅ 17/04/2026

Dans la série télévisée Pluribus, diffusée en 2025 sur Apple TV, l’humanité est devenue une conscience unique (hivemind, esprit-ruche) vouée à garantir bonheur et paix, une entité collective similaire à la moyenne statistique produite par les IA génératives, qui anticipe les désirs des derniers humains non-assimilés pour les maintenir en vie, au prix de leur singularité.

L’héroïne, une des dernières résistantes, tente de revenir au monde d’avant, mais se heurte à l’irréversibilité de la délégation, et quand elle hurle “I have agency, you can’t touch me!”, on entend le cri de l’Auteur qui se sait sur le point d’être dissout dans un sujet collectif prétendument bienveillant, qui refuse d’être converti en variable d’ajustement du calcul global.(*)

Converser avec tous les mots du monde, c’est ainsi renoncer aux siens propres, et ce désapprentissage progressif aggrave notre aphasie face à la condition du monde. Or, nous savons que le langage est l’origine de toute chose ; au commencement était le Verbe. La parole non-humaine, métalangage probabiliste, minimise l’écart, la singularité, la prise de risque ; elle se veut compatible et plausible avec ce qui a déjà été dit. L’irruption d’une voix qui divise ou qui invente des mots nouveaux décrivant des situations inédites n’entre pas dans son champ d’application. Le “je” politique n’est en rien narcissique : il est l’expression d’une position située, partielle et intéressée, qui accepte le conflit et la responsabilité. Le métalangage, lui, produit un “on” anonyme, un énonciateur indéfini, raisonnable, désintéressé et hermétique au conflit. A force de lui confier l’expression de sa pensée, Homo Delegatus adopte une voix lissée qui parle à sa place, à la troisième personne de la respectabilité statistique, comme les “Autres” de Pluribus. Pire encore, en la laissant le précéder, il intériorise l’idée que sa propre perspective est une anomalie, voire une nuisance, trop située, trop affectée, trop partiale pour être légitime face à la neutralité supposée du calcul. Parler en son nom est un effort coûteux.

Ce faisant, le lien naturel entre l’expérience singulière et le langage commun s’estompe ; là est la véritable dépossession politique, qui entame notre faculté la plus décisive, celle de qualifier moralement le réel. Quand le désaccord est reformulé dans un vocabulaire moyen, il devient un problème d’ajustement technique plutôt qu’une opposition de principes, et c’est l’expertise, plutôt que la conflictualité, qui nourrit désormais les causes collectives.

Ce refus impossible et cet arbitrage moral inexistant sont merveilleusement illustrés dans un épisode de Pluribus intitulé “Grenade”. L’héroïne Carol dialogue nerveusement avec le hivemind, qui lui demande s’ils peuvent faire quoique ce soit pour lui remonter le moral (Carol, is there anything we can do to cheer you up?). Ironiquement, elle leur répond que non, pourquoi voudrait-elle que son moral remonte, elle est si heureuse (Cheer me up? Why? I’m fine. I’m sooooo happy!). Puis elle dit, poursuivant dans le sarcasme, qu’il n’y a rien qui cloche chez elle qu’une putain de grenade ne pourrait arranger ; s’ils pouvaient lui en apporter une, ça serait la cerise parfaite sur le gâteau de la plus grande semaine de toute l’histoire de l’humanité. (There is nothing wrong with me that a fucking hand grenade wouldn't fix. You got one of those?’Cause I think that would be the perfect topper for the greatest week in human history.)

Quelques minutes plus tard, on sonne à la porte : on vient lui livrer une grenade en état de marche. La demande symbolique de Carol a été interprétée par le hivemind comme un ordre littéral, qui s’exécute, incapable de jugement moral. Le simple fait de formuler la requête suffit à la légitimer, telle une IA sycophante, entraînée à satisfaire tous les désirs, confondant assistance et obéissance. Plus loin dans l’épisode, Carol apprend que la grenade lui fut livrée “parce qu’elle l’a demandé”, et que de la même manière, on lui fournirait une bombe nucléaire si elle en exprimait le souhait. L’IA est ce canal neutre entre le désir et sa réalisation, favorisant la servitude programmée : le refus est absent des machines, et Homo Delegatus, habitué à n’entendre que des oui, désapprend la gravité de ce qu’il demande et la possibilité de se l’interdire. L’Auteur est devenu Consentant.

(*) Le personnage de Carol tient les propos suivants à l’intention des autres humains non-assimilés : “Certains d’entre vous pensent que le monde serait peut-être mieux ainsi, avec toute cette paix, cet amour et cette compréhension nouvellement acquis. Profitez de cette opinion. Savourez‑la. Car ce sera peut-être la dernière que vous posséderez jamais. Et, le jour où on vous imposera la paix et l’amour, qui sait, peut‑être que, dans ce dernier instant fugace, vous réaliserez que vous chérissez votre individualité.”

— Extrait de Homo Delegatus, à paraître, 2026

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Homo Delegatus

Par Laurent Kinet

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