Dans l'univers d'Energym, nous sommes en 2050. Les humains n’entraînent plus les modèles ; ils les alimentent, littéralement. Ils s’achètent un semblant d’utilité en transformant leurs corps en batteries pour les systèmes qui les ont rendus obsolètes.
Dans l'univers d'Energym, nous sommes en 2050. Les humains n’entraînent plus les modèles ; ils les alimentent, littéralement. Ils s’achètent un semblant d’utilité en transformant leurs corps en batteries pour les systèmes qui les ont rendus obsolètes.
Le postulat de la vidéo est brutal : après un krach en 2026 et un chômage de masse, l'élite technologique réinvente le travail sous la forme d'une salle de sport géante. On y pédale pour maintenir l'IA en marche, “comblant à la fois le besoin d'énergie de la machine et le besoin de sens des individus”. Sous l'ironie pointe une peur réelle : si l'IA dévore la plupart des métiers cognitifs et de services, finirons-nous par inventer des “tâches” artificielles pour occuper, surveiller et pacifier des humains évincés par l'automatisation ?
Energym est drôle parce qu'il est absurde ; il est dérangeant parce qu’il ne se situe qu'à un cheveu de nos discours actuels sur le “reskilling”, l'“engagement” et le “bien-être”, alors même que nous automatisons agressivement toute initiative humaine.
Depuis des siècles, nos institutions présupposent un certain type d'humain : un Auteur de sa propre vie, capable de juger, de décider, d'agir sur le monde et d'en assumer les conséquences. L'école est censée former l'esprit critique, les marchés reposent (en théorie) sur des choix éclairés, la démocratie traite chaque citoyen comme co-auteur des règles communes, et le droit civil reconnaît l'individu comme sujet de droits et de responsabilités.
L'IA bouscule ce modèle en déplaçant quatre piliers de cette condition d'Auteur :
Politique : le citoyen devient un utilisateur qui clique sur “accepter” au sein de systèmes décidés en amont ; une forme contemporaine de servitude volontaire qu’Étienne de La Boétie reconnaîtrait instantanément.
Cognitif : la pensée quotidienne (chercher, rédiger, structurer un argument) est de plus en plus déléguée à des assistants qui prédisent et pré-écrivent, nous cantonnant au rôle de validateurs plutôt que de créateurs.
Expérientiel : au lieu d'agir, d'échouer, d'apprendre et d'être transformés, nous consommons des résultats clés en main (le plat plutôt que la cuisine, la réponse plutôt que la recherche, le flux algorithmique plutôt que le débat).
Gestuel : les savoir-faire incarnés s'effacent devant les prompts sur écrans lisses, affaiblissant le lien entre la pensée, l'action et la réalité matérielle.
Sous cet angle, Energym dépasse la simple blague sur les vélos et les milliardaires ; c'est la caricature d'une dérive profonde où l'humain glisse du statut d'auteur des systèmes à celui de simple interface par laquelle les architectures techniques exécutent leur propre logique.
La phrase la plus troublante de ce faux documentaire est la dernière : “Energym a résolu notre besoin d'énergie et votre besoin de sens.” Le sens est ici redéfini comme le sentiment d'être utile à une machine qui n'a plus besoin de nous pour penser, coordonner ou créer, mais seulement pour notre apport brut.
On peut voir dans ce dispositif une version hyperbolique de tendances déjà visibles :
Le travail réduit à des mesures d'engagement : pas, scores, badges.
Le « but » réduit à l'alignement avec les feuilles de route des entreprises.
La politique déplacée vers le design produit et les conditions d'utilisation, où le seul vrai choix est d'accepter ou d'être exclu.
Les participants d'Energym ont la “chance” d'avoir quelque chose à faire, mais leur marge de décision réelle est nulle. Ils ne conçoivent pas le système, n'en débattent pas, n'en choisissent même pas l'objectif. Leur seule liberté ? Pédaler plus fort.
Le débat habituel sur l'IA en entreprise tourne autour de la productivité et des économies d'échelle. Energym aborde une question moins évidente : une fois l'automatisation achevée, quelle capacité d'action (agency) reste-t-il aux humains encore présents dans le système ?
Voici quelques filtres que les dirigeants et concepteurs pourraient appliquer :
Politique : y a-t-il un espace pour le refus et la négociation, ou seulement pour “accepter” et “configurer ses préférences” ?
Cognitif : les outils prolongent-ils la pensée humaine ou la remplacent-ils par des choix par défaut ?
Expérientiel : le système laisse-t-il place à l'erreur et à la surprise, ou toute déviation est-elle traitée comme un bug ?
Gestuel : où les corps et les voix comptent-ils encore réellement, au-delà de servir de simples jetons d'identification ?
Si nous ne pouvons répondre à ces questions, nous participons à la fabrication silencieuse d'humains “interfaces”, sans autonomie, au sein de systèmes de haute intensité.
Energym est une plaisanterie au goût amer : elle nous force à nous demander si nous utilisons l'IA pour libérer notre capacité d'auteur, ou pour rendre plus facile, une optimisation après l'autre, le fait de s'en passer confortablement.
P.S. Ces questions sont au cœur de mon prochain livre, Homo Delegatus. Il explore comment l'IA et l'automatisation remodèlent notre capacité à décider et à agir, et ce qu'il faudrait pour redevenir “auteurs” dans un monde conçu pour faire de la délégation la norme.
P.P.S. Le faux documentaire “Energym” a été créé par AiCandy, une agence belge qui mêle créativité humaine et outils génératifs pour concevoir des films satiriques et commerciaux.